Yasmina était heureuse, elle avait réussi à s’échapper de sa maison triste où l’attendaient tant de corvées. Toute la journée, sa mère lui confiait les tâches ménagères les plus ingrates. Il lui fallait laver la vaisselle, frotter le sol et, pire que tout, s’occuper de ses frères et sœurs. Elle avait quatorze ans et commençait à avoir besoin d’indépendance. Alors, dès qu’elle le pouvait, le soir venu, quand la chaleur tombait, elle quittait son quartier pauvre pour rejoindre le centre de la ville.
Le plus souvent, elle se rendait au bazar. Elle aimait cette ambiance grouillante, toutes ces merveilles de bijoux et de tissus débordant des étalages. Cette atmosphère fébrile et tous ces parfums l’enivraient. En sautillant, elle gagna les petites ruelles ombragées où se côtoyaient marchands d’épices, artisans, drapiers. Son lieu de prédilection était la boutique du vieil Hocine. Son magasin était un véritable bric-à-brac où étaient entreposées toutes sortes de marchandises, vaisselle, parfums, tissus.
Plus on s’enfonçait dans la boutique plus on rencontrait d’objets rares et insolites. Pour pouvoir venir plus souvent, elle avait obtenu du vieil homme qu’il lui laisse faire un peu de ménage moyennant une petite pièce. Le vieux boutiquier passait ses journées accroupi devant son échoppe, perdu au milieu d’un fatras de cuirs odorants, de services à thé, de pièces de soie, tirant sur un narguilé et buvant, dans un verre minuscule, un café épais.
En virevoltant, elle entra dans la boutique en saluant joyeusement Hocine. Elle alla directement au fond du magasin, saisit un chiffon et un petit plumeau et commença à inspecter les rayons. Depuis qu’elle avait commencé son nettoyage, la boutique s’en trouvait transformée. Il lui restait encore à nettoyer l’angle le plus reculé. Elle frottait vaillamment chaque objet avec son chiffon, et ne le reposait que lorsqu’il rutilait.
Un des articles qu’elle attrapa, était en ivoire, de forme oblongue, avec un renflement à l’extrémité. Elle le prit dans sa main, passa ses doigts sur la partie bombée. Qu’était-ce donc ? Comme il était fort poussiéreux, elle entreprit de le nettoyer. Elle frotta vigoureusement la pièce d’ivoire qui se mit à briller. Elle allait le reposer sur l’étagère quand une épaisse fumée se dégagea de son extrémité. Elle resta médusée devant ce phénomène, n’osant pas lâcher l’objet.
La fumée se transforma petit à petit pour prendre une apparence humaine. Elle avait devant elle un homme assez jeune et qu’elle trouvait, ma foi, plutôt beau. Il s’étira comme quelqu’un qui est resté trop longtemps assis.
-Enfin ! Je commençais à désespérer que quelqu’un me libère !
-Mais… qui êtes-vous ? D’où sortez-vous ?
-Je suis le génie de l’olisbos dit-il en désignant le morceau d’ivoire que Yasmina tenait toujours.
-Un olisbos ? Mais à quoi ça sert ?
Il se mit à rire.
-Ca sert aux femmes à tromper leur ennui ! Mais tu as le temps d’en découvrir les bienfaits. En tous cas, comme tu m’as libéré, tu as le droit de formuler trois vœux qui seront exaucés.
-Je peux demander ce que je veux ?
-Oui, du moment que c’est pour ton plaisir personnel. Alors, quel est ton premier vœu ?
Trouver son premier vœu fut facile, elle demanda ce dont rêvent toutes les filles de son âge.
-Je veux la plus belle robe du monde dit-elle les yeux brillants.
-Que ton vœu se réalise dit le génie en tendant la paume de ses mains vers Yasmina.
Aussitôt, elle sentit glisser sur elle le tissu d’une robe d’une beauté éblouissante faite d’étoffes les plus rares et incrustée de pierres précieuses. Les bras écartés, elle admirait, ébahie, cette merveille digne d’une princesse.
-Elle te plait ?
Elle resta muette d’admiration, palpant la soie comme pour s’assurer de la réalité de cette apparition. Le génie s’en amusa.
-Oui, je crois qu’elle te plait dit-il en riant. Le moment est venu de formuler ton second vœu.
Yasmina resta un moment pensive, puis son visage s’illumina.
-Je voudrais que mon corps soit pourvu des plus belles formes qu’une femme puisse espérer.
Pour ses quatorze ans, la jeune fille avait encore un corps d’enfant mal nourrie.
-Que ton vœux se réalise dit le génie.
Elle sentit tout de suite les transformations s’opérer. Ses seins se développèrent et remplirent largement son corsage. Ses hanches s’élargissaient, sa taille s’affinait, ses lèvres s’ourlaient et ses yeux s’allongeaient. Elle se présenta devant un plateau de cuivre qu’elle avait fait briller et qui lui servit de miroir et fut, visiblement, enchantée du résultat. Elle commençait à trouver cela très amusant.
-Je vois que tu es satisfaite. Quel est ton dernier vœu ?
Sa vie venait de basculer, elle ne pouvait pas retourner ainsi métamorphosée, dans la triste maison de son quartier pauvre pour y travailler comme une domestique. Non, il lui fallait un cadre de vie à la hauteur de son nouveau rang. Il s’agissait de son dernier vœu, elle n’avait pas droit à l’erreur ! Elle alla de nouveau se mirer dans le plateau miroir, et réfléchit un long moment. Le génie commençait à s’impatienter quand elle se retourna vers lui et lui dit d’un air déterminé mais tout de même un peu rougissante :
-Je voudrais avoir les faveurs d’un prince.
-Que ton vœu soit exaucé.
Tout tourna autour d’elle, elle se sentit transportée hors de la boutique dans un tourbillon, à la vitesse du vent, il lui sembla qu’elle s’évanouissait.
Quand tout s’apaisa, elle examina ce lieu où elle avait été transportée. Elle n’avait jamais vu un tel endroit, ne l’avait même jamais imaginé. La magie du génie l’avait envoyée au cœur d’un somptueux palais. Plus précisément dans un luxueux hammam orné de marbres rares. Autour d’une vaste pièce d’eau agrémentée de pétales de roses, se tenait une dizaine de jeunes et jolies femmes. Elles avaient toutes à la main un de ces objets en ivoire sculpté et, dans des poses alanguies, le faisaient aller et venir entre leur jambes. Le murmure de l’eau se mêlait aux soupirs de plaisir.
« C’est donc à cela que ça sert ! » Se dit-elle troublée par ce spectacle. Yasmina s’était déjà procuré du plaisir, mais, pour cela, elle n’avait jamais utilisé autre chose que ses doigts. Elle qui rêvait de devenir princesse se retrouvait dans cette sorte de harem où les femmes n’avaient d’autre occupation que de se donner du bonheur avec un substitut.
Il fallait qu’elle quitte cet endroit pour pouvoir dissiper ce malentendu. Elle essaya de gagner une sortie, mais le palais ne comportait aucune issue. Elle avait abouti dans un lieu somptueux qui n’en était pas moins une prison.
Alors, mettant ses mains en porte-voix elle appela :
-Génie ! Génie !
Le nuage de fumée se reforma et elle vit apparaître celui qui avait réalisé ses vœux.
-Que me veux-tu ? J’ai exaucé tes trois souhaits. Je ne peux plus satisfaire aucun de tes désirs.
-Mais je suis enfermée dans un harem d’où je ne peux sortir !
-Hélas ! Ce qui est accompli ne peut se défaire.
-Tu n’as pas réalisé ce que je t’avais demandé ! Je voulais les faveurs d’un prince, où est-il ?
-Ton prince ? Mais il est là ! Répondit le génie en désignant l’arrière d’un trône. Ce prince est à toi… pour toujours.
Puis il redevint fumée et disparut. Reprenant espoir, Yasmina contourna le trône et resta figée devant lui.
Sur le siège, sur un coussin en velours, était posé un olisbos d’ivoire.
