Le crocodile

Le bordel de madame Louisette était le mieux tenu de tout le département. D’une propreté irréprochable, dix filles triées sur le volet se répartissaient dans dix chambres meublées avec goût, la seule note évoquant le lieu où l’on se trouvait était ces miroirs qui ornaient murs et plafonds. Il fallait bien maintenir la tradition.
Madame Louisette, en bon chef d’entreprise, veillait à ce que tout se déroule au mieux des intérêts de son établissement. Elle dirigeait son équipe d’une main de fer mais savait à l’occasion se montrer juste et compréhensive. Elle avait, pour la seconder, madame Irma, une femme d’une quarantaine d’années, ancienne professionnelle qui était passée, âge oblige, du terrain à l’encadrement et Gaétan, son homme à tout faire.
Gaétan était âgé d’une trentaine d’années. C’était un grand benêt vêtu tous les jours de l’année d’une veste en toile et coiffé d’un béret qu’il n’enlevait même pas pour dormir. Madame Louisette l’avait engagé lorsqu’elle avait ouvert sa maison et n’avait jamais pu se séparer de ce précieux collaborateur corvéable à souhait. Il faut dire qu’outre ses talents d’homme à tout faire, Gaétan était quelque peu demeuré.
Les pensionnaires de la maison, elles, n’appréciaient pas du tout Gaétan car en plus d’être attardé, l’individu était un parfait obsédé sexuel. Oh bien sûr, elles n’étaient pas des oies blanches ! Mais cet homme bizarre leur faisait peur. Ses spécialités étaient le voyeurisme et l’exhibitionnisme. Il arrivait souvent à l’une des filles de se trouver tout d’un coup, au détour d’un couloir ou en ouvrant un placard, nez à nez avec l’individu dévoilant à qui voulait la voir, une érection impressionnante. On entendait alors hurler une des filles :

-Qu’est ce que tu fais là encore, saloperie, avec ta bite en fleur !

Et elle allait se plaindre auprès de Madame Irma qui, pour la forme, tançait le pauvre Gaétan qui recevait la réprimande en regardant ses chaussures et en tordant son béret. Ce qui ne l’empêchait pas de recommencer dès que l’occasion se présentait. On ne peut pas avoir une forte libido, évoluer toute la journée dans le stupre et se comporter comme un ange ! Aussi fallait-il déployer des trésors d’ingéniosité pour déjouer ses tentatives d’embuscade dans un placard ou derrière une porte. Le moindre renfoncement laissait apercevoir un de ses yeux rougis à force de d’être écarquillé derrière la fente d’une porte ou un trou de serrure.
D’ailleurs comme il était tout le temps tapi dans l’ombre à guetter sa proie on l’avait affublé d’un surnom, on l’appelait le crocodile.
La seule qui avait un peu de compassion pour lui c’était Pauline. Il n’y avait qu’elle qui consentait à le soulager quand le pauvre homme en proie à toutes les tentations qui l’entourait était au bord de la congestion.

-Allez, viens, soupirait-elle, je vais m’occuper de toi ! On va purger tout ça !

Elle se mettait toute nue et, consciencieusement, manipulait le vigoureux membre de Gaétan qui, sous la caresse experte, émettait des grognements d’ours. Très vite, il se libérait sur la poitrine de Pauline qu’il inondait de plusieurs jours de désirs contenus. La fille ne s’en formalisait pas, au contraire, elle avait le sentiment d’avoir accompli une bonne action.
Le samedi soir était traditionnellement le jour le plus chargé de la semaine. La clientèle habituelle de la maison convergeait dès vingt-et une heures vers la porte éclairée de la lanterne rouge. On y retrouvait pèle mêle les notables de la région, les pères de famille d la bourgeoisie locale et des représentants de commerce de passage dans la bourgade.
C’était l’effervescence dans la maison. Il fallait que tout soit irréprochable, madame Louisette veillait avec soin à la propreté des lieux et madame Irma à la bonne tenue des filles.
Gaétan participait avec entrain à toute cette agitation et, dès que ses taches de ménage et d’entretien étaient terminées, il repartait se tapir dans un couloir quelconque.
Vers huit heures et demi les premiers clients arrivèrent, on reçut d’abord monsieur Léopold le receveur de la poste, un habitué qui se dirigea tout de suite vers Agnès dont il était un client régulier puis ce furent deux militaires en permission, une clientèle que madame Louisette appréciait peu car peu argentée.
Un peu plus tard, se présenta monsieur Laperrusse directeur des grands magasins qui était, à la ville, père de famille et farouche défenseur de l’ordre moral mais qui ne manquait jamais une occasion de s’adonner à la plus totale débauche. Ce notable d’une apparente droiture était à ses heures un goût prononcé pour les dominatrices. Il aimait par-dessus tout qu’une des pensionnaires de madame Louisette le flagelle tout en l’abreuvant d’injures.
On disait aussi de lui qu’il appréciait beaucoup l’urine de son hôtesse et, à l’occasion, il ne dédaignait pas ses excréments. Après quoi, comme si de rien n’était, il regagnait son foyer. Belle crapule, en vérité, aussi malsain que vicieux, mais qui payait bien. Cela, d’ailleurs ne lui coutait rien puisqu’il volait l’argent dans la caisse du magasin, accusant, ensuite, un de ses employés du larcin.
La soirée était déjà bien entamée quand frappa à la porte, un nouveau venu. Sans doute un représentant placier de passage dans la ville et qui venait tromper l’ennui d’une nuit seul dans une triste chambre d’hôtel de deuxième catégorie. L’individu paraissait très excité, son visage était pâle et luisait de transpiration. Dès qu’il entra, il se dirigea directement vers le salon en sortant de la poche de son manteau un épais portefeuille contenant une liasse de grosses coupures.
Il ne restait, au salon que deux filles, Dorothée et Justine, nerveusement, il se dirigea vers elles et, en les désignant du doigt leur dit d’une voix sèche :

-Je vous prends toutes les deux leur lança-t-il puis, se retournant vers madame Irma qui était restée derrière le comptoir à l’entrée il jeta dans sa direction une liasse de billets qui se répandit sur le bar.

La sous-maque qui était prête à voler dans les plumes de ce grossier personnage retrouva tout de suite le sourire, dans certains établissements, l’argent permet bien des prérogatives.

-Vous prendrez la numéro 4 c’est la plus belle de nos chambres minauda la grosse.

L’homme et les deux filles empruntèrent l’escalier qui conduisait aux chambres. A peine entré dans la pièce, il referma vivement la porte derrière lui et tourna le verrou, il semblait de plus en plus énervé.

-Alors mon mignon, demanda Dorothée, qu’est ce que tu préfère qu’on te fasse ? Tu veux qu’on s’occupe de toi toutes les deux ou tu préfère que je m’occupe de Justine ?

-Je ne suis pas ton mignon, contentez-vous de vous déshabiller. Répondit-il sèchement.

Au fur et à mesure que les deux femmes se dénudaient, son regard devenait fuyant. Lui-même n’avait pas quitté ses vêtements et depuis qu’il avait rudement rabroué Dorothée il régnait, dans la pièce une ambiance pesante. Pour détendre l’atmosphère, les deux filles se prodiguaient des caresses sensées exciter leur client mais celui ci restait de marbre.

-Ecoute, lui lança Justine que cette situation commençait à agacer, dis nous ce que tu veux ! On te plait pas ? Tu veux qu’on t ‘envoie d’autres filles ?

-Non ! Vous êtes parfaites ! dit-il essayant d’être de nouveau aimable.

-A la bonne heure ! Alors mets-toi à l’aise et viens nous rejoindre !

L’homme s’approcha en écartant un pan de sa veste, les filles crurent qu’il allait, enfin, se déshabiller mais de sa main gauche il tira de sous son épaule un poignard de taille impressionnante. Dorothée n’eut que le temps de voir briller la lame car avec la rapidité fulgurante d’un samouraï, il lui trancha la gorge.
Une giclée de sang aspergea son visage et le corps de Justine. Avant même que celle ci puisse se mettre à hurler il posa la main sur sa bouche et d’un geste tout aussi foudroyant, il plongea le couteau dans son ventre et d’un coup sec remonta l’arme jusqu’au plexus de sa victime. Le regard de la fille devint vitreux, elle s’effondra lentement et tomba sur le corps inerte de sa compagne.
L’homme contempla quelques instants les deux cadavres encore gargouillant de sang. Il prit, sur le lit la culotte d’une des filles et essuya calmement la lame, il semblait maintenant parfaitement détendu. Il rangea le couteau sous sa veste et s’apprêta à partir. Mais comme il se dirigeait vers la porte, une main vigoureuse le saisit par la gorge et commença une lente strangulation. Gaétan venait de sortir du placard dans lequel il s’était caché et d’où il avait assisté à toute la scène.

-Qu’est-ce que t’as fait hein ? Qu’est-ce que t’as fait ?

Il serrait toujours plus fort, son adversaire ne pouvait se défaire de l’étreinte et commençait à suffoquer, dans un geste désespéré il saisit son couteau mais Gaétan attrapant son poignet retourna la lame et alla l’enfoncer dans la poitrine de l’assassin.
La bataille entre les deux hommes avait fait grand bruit et, déjà on frappait à la porte verrouillée. A la demande de madame Irma, deux clients des chambres voisines enfoncèrent la porte. Toute la maison s’était rassemblée dans le couloir et tentait d’apercevoir la scène qu’offrait la chambre 4.
Le spectacle était édifiant : Gaétan, debout, hagard, un poignard à la main devant trois corps inertes baignant dans leur sang. Deux clients, en pans de chemise rassemblant tout leur courage s’approchèrent lentement de Gaétan et, en douceur, lui prirent le couteau sanguinolent. Il ne se défendit même pas. Le regard vide, il ne faisait que marmonner « Qu’est ce que t’as fait ? ».
On alla trouver deux policiers qui faisaient une ronde à vélo non loin de là. A leur arrivée ils firent dégager la pièce et renvoyèrent tout le monde dans leurs chambres respectives. Madame Louisette était effondrée. Deux de ses filles et un client assassinés, il en fallait moins que ça pour que l’on ferme son établissement !
Pour les agents, la situation ne faisait aucun doute, l’idiot avait massacré les deux filles et leur client dans une crise de folie. Cela devait arriver depuis le temps qu’on le laissait sans surveillance errer dans les couloirs et se cacher dans la moindre encoignure. Il fallut du renfort pour traîner Gaétan jusqu’au poste. L’homme ne cessait de se débattre en clamant son innocence, mais avec son niveau mental, il faisait le coupable idéal. Son handicap le fit échapper à la guillotine, le médecin qui l’examina conclut à une paranoïa aiguë.
Au grand soulagement des agents, deux infirmiers vinrent le chercher et l’affublèrent d’une camisole de lin rugueux qui entravait ses bras, puis, ils le jetèrent dans une camionnette blanche qui démarra en trombe.
On l’envoya finir ses jours dans un sordide hôpital psychiatrique où il mourut quelques mois plus tard de mauvais traitements et d’abus d’électrochocs.